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14/08/2012

Lune ascendante.

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Je vais à Paris régulièrement mais trop peu souvent pour en saisir toute l'humeur. En semaine, le week-end, par à peu près tous les temps, sauf la neige, et sous toutes les coutures. L’aberration de la Défense, l'aliénation des avenues encombrées, l'arriération du passant à l'âme grise de poussière chloroformée des armoires à dossiers en plastique, l'abjection des hôtels à décisionnaires, l'hypocrisie des colons urbains festifs, le grotesque des ghettos bourgeois, la déprime des foyers où se devine quelconque activité numérique bleutée, les anciens quartiers pauvres transformés en lieu de spéculation par la bonne grâce de la mixité sociale et des merceries reconverties en bars branchés.

Mais là, je m’égarais Porte de Bercy aux longs boulevards castrateurs de vitesse pour finir aux abords de la gare d'Austerlitz. Faune bigarrée des rues adjacentes, touristes en famille, quelques cadres sortant au soir venu des lieux d'aisances climatisés de Natexis après une dure journée consacrée aux mathématiques de l'horreur. La marche, même dans l'indolence d'une soirée d'août, par vingt-huit degrés, dans le brouhaha gothique des automobiles diesel et des scooters vitaminés, le tout mêlé aux puanteurs du bitume, c'est une chose difficile à supporter pour un provincial en goguette. Ce n'était rien comparativement au spectacle qui me serait bientôt offert. Les rues se faisaient rares de parisiens et promeneurs étrangers pour accueillir de petites fourmis rieuses et propres. Sylphides polycopiées et gentils garçons, main dans la main, jacquetant à la bonne franquette des futures soirées et festivals roumains à la mode. Les parents tentèrent de faire illusion mais cette génération là ne faisait pas même l'effort du tartuffe, ou si peu. Un parfait étalage de madame et monsieur Prudhomme, jeunes, minces, beaux, discrètement tatoués, vêtus avec soin, portant la nonchalance avec cette fausse distance qui sied à ceux travaillant leur devanture. Croisant les soldats du bonheur, je marchais à rebrousse-poil du mouvement de troupe, les replis de mes manches frôlant malencontreusement leur satisfaction souillante, barrant à l'indifférence sur la mer urticante des ravis. La Seine se prélassait, immuable, dédaignant du bas de ses douze mille ans une péniche festive, aux basses perdues contre le pont Charles de Gaulle. Enclave blanche parcourue de quelques lumières pourpres, entre banque et misère, toute de frivolité morne, se nourrissant des satisfactions comme le ténia oeuvre dans une panse ulcéreuse.

Un quidam s'arrête à mes côtés :

- « Excusez-moi, c'est quoi ce grand bâtiment ? »

Par bâtiment il entendait une bâtisse en bordure de quai, dont l'intégralité de la façade porte une excroissance verte et translucide ressemblant à un serpent électrique bicéphale faisant son nid. Le genre d'architecture pour satrapes de la laideur.

- "Je crois qu'il s'agit de l'Institut de la Mode, sans certitude."

- "Et c'est quoi ?"

- "Aucune idée, un musée, un institut de formation, un centre de recherche... Je ne suis pas parisien."

- "Ah, d'accord. Merci, bonne soirée !" Dit-il, satisfait sans être plus informé.

Au même instant, dans les champs de Picardie, des moissonneuses sapaient les blés, à la lumière besogneuse des projecteurs. Au loin, à l'origine des embouchures, il y avait encore une part de rêve. Dire que Paris pourrait être une vaste plaine.

Commentaires

Pour défendre Paris :
- d'abord l'"esprit parisien" est, comme dit Balzac, fait par les provinciaux ou les métèques montés à Paris, et non par les Parisiens de souche, qui s'échappent dès qu'ils peuvent pour rejoindre leur datcha en province, pour qui Paris n'est donc qu'une source de revenus ; sans compter pas mal de provinciaux dans le même cas.
- on pourrait dire aussi que ce que les provinciaux passent leur temps à chercher dans la vie, le plus souvent, à savoir l'énergie vitale, est présent en permanence dans Paris. Je suis conscient que Paris est une drogue, mais je la prends comme la moins aliénante des drogues.
- de plus, si cela a pas mal changé au cours des dernières décades, il est presque plus facile à Paris d'être pauvre (tout en restant indépendant), que ça ne l'est en province où la pauvreté est prise pour une chose infâme.
- les villes sont comme des femmes, et la mauvaise réputation que font les villes de province à Paris tient à ce que c'est la ville au monde qui feint le moins d'être "honnête".

Écrit par : Lapinos | 25/08/2012

- Je ne m'en prenais pas à Paris en tant que telle, ce que j'y ai vu est transposable en province à moindre échelle. Le provincialisme outré et le parisianisme snob sont des avatars respectifs d'identification culturelle, des sortes de labels que des hommes et femmes se collent au cul afin de pouvoir se placer d'eux-mêmes dans une respectabilité d'appartenance. Un peu comme lorsque tu dis que "un bobo est un bourgeois qui préférera que l'on appelle que bobo plutôt que suppôt du capitalisme".
- Je t'avoue avoir avec cette ville un rapport trop aléatoire pour te répondre, basé et alimenté par l'amour porté à une femme parisienne.
- L'argument de la pauvreté, j'avoue avoir beaucoup de mal à y croire.
- Je ne suis pas certain que Londres, New-York, Tokyo, ou même Berlin, feignent le moins du monde d'être honnêtes. Ni Bordeaux, Brest, Lyon et Marseille.

Écrit par : macp | 03/09/2012

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