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17/09/2012

De l'amour en zone d'antigravité

Eloge de l'amour, Alain Badiou interrogé par Nicolas Truong :

NT : Il y aurait selon vous une correspondance entre la guerre « zéro mort » et l'amour « zéro risque », de la même manière qu'il existe, pour les sociologues Richard Senett et Zygmunt Nauman, une analogie entre « je ne t'engage pas » que dit l'agent du capitalisme financier au travailleur précarisé et « je ne m'engage pas » que prononce à son ou sa partenaire « l'amoureux » détaché dans un monde où les liens se font et se défont au profit d'un libertinage cosy et consumériste ?

AB : C'est un peu le même monde, tout ça. La guerre « zéro mort », l'amour « zéro risque », pas de hasard, pas de rencontre, je vois là, avec les moyens d'une propagande générale, une première menace sur l'amour, que j'appellerai la menace sécuritaire. Après tout, ce n'est pas loin d'être un mariage arrangé. ll ne l'est pas au nom de l'ordre familial par des parents despotiques, mais au nom du sécuritaire personnel, par un arrangement préalable qui évite tout hasard, toute rencontre, et finalement toute poésie existentielle, au nom de la catégorie fondamentale de l'absence de risques. Et puis, la deuxième menace qui pèse sur l'amour, c'est de lui denier toute importance. La contrepartie de cette menace sécuritaire consiste à dire que l'amour n'est qu'une variante de l'hédonisme généralisé, une variante des figures de la jouissance. Il s`agit ainsi d'éviter toute épreuve immédiate, toute expérience authentique et profonde de l'altérité dont l'amour est tissé. [...] Si vous êtes, vous, bien préparé pour l'amour, selon les canons du sécuritaire moderne, vous saurez, vous, envoyer promener l'autre, qui n'est pas conforme à votre confort. S'il souffre, c'est son affaire, n'est-ce pas ? Il n'est pas dans la modernité. De la même manière que « Zéro mort », c'est pour les militaires occidentaux. Les bombes qu'ils déversent tuent quantité de gens qui ont le tort de vivre dessous. Mais ce sont des Afghans, des Palestiniens... Ils ne sont pas modernes non plus. L'amour sécuritaire, comme tout ce dont la norme est la sécurité, c'est l'absence de risques pour celui qui a une bonne assurance, une bonne armée, une bonne police, une bonne psychologie de la jouissance personnelle, et tout le risque pour celui en face de qui il se trouve. Vous avez remarqué que partout on vous explique que les choses se font « pour votre confort et votre sécurité ››, depuis les trous dans le trottoir jusqu'aux contrôles de police dans les couloirs du métro. Nous avons là les deux ennemis de l'amour, au fond : la sécurité du contrat d'assurance et le confort des jouissances limitées.

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photo copyright : Rich Lam

NT : Il y aurait donc une sorte d'alliance entre une conception libertaire et une conception libérale de l'amour ?

AB : Je crois en effet que libéral et libertaire convergent vers l'idée que l'amour est un risque inutile. ET qu'on peut avoir d'un côté une espèce de conjugualité préparée qui se poursuivra dans la douceur de la consommation et de l'autre des arrangements sexuels plaisants et remplis de jouissance, en faisant l'économie de la passion. De ce point de vue, je pense réellement que l'amour, dans le monde tel qu'il est, est pris dans cette étreinte, dans cet encerclement, et qu'il est, à ce titre, menacé. Et je crois que c'est une tâche philosophique de le défendre.