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09/11/2012

Classement vertical

C'est un fait-divers présenté comme banal, n'ayant eu plus d'écho qu'un accident de voiture avec seuls dommages matériels ; le pain du dépanneur d'automobiles, la miette du journaliste localier. Un homme de vingt-deux ans tenta à Nantes, la semaine dernière, d'égorger deux sans-logis. Il ne s'agissait pas d'une empoignade tragique entre désespérés, non, "l'auteur des faits" déclara, simplement, que voir des clochards dormir dehors l'avait tant bouleversé que cela lui en devint insoutenable. Comme on chassait le lépreux, soustraction est faite de l'indigent, mais de la sphère même de la conscience.

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illustration : Sarolta BAN


On en tirera l'humble leçon qu'il ne faille jamais sous-estimer l'appétence au bien-être de nos contemporains ; avec la seule péripétie calculée, l'amour équitable, la douleur acceptable, le mal sympathique, la pénitence verbeuse, en guise de compagnons. L'insatiable besoin d'arasement des protubérances de l'existence, au nom d'une félicité toute humaine, mue progressivement en obsession morbide. Staline affirmait qu'il n'existait pas de problèmes insurmontables, seulement des hommes : nous y sommes. Plus d'existences antagonistes, juste divers "axes du mal", combattus par la "guerre sans l'aimer" ; aucune aberration, mais des correctifs ; sans agonie, solutionnée par l'euthanasie.
C'était par les portes dérobées que la saloperie entrait, toujours, dans le théatrum mundi, se nourrissant à la manière de l'antimatière, pour déborder hors de scène, hors des murs. C'est, désormais, en pleine lumière qu'elle avance, étonnée du peu d'effroi qu'elle suscite, ordinaire, familière, encouragée, ne sachant plus se reconnaître elle-même. Pourquoi ces sourires ? Questionne-t-elle une foule bienveillante. La fatalité organique de l'homme (naître, vivre, mourir) et ses contingences naturelles, parfois désagréables (mal naître, mal vivre, mal mourir), toutes deux se diluent dans une prise en main radicale ne se voulant pas influente, mais dominante. Actuellement artisanale, elle se développe de façon similaire à la révolution industrielle : une opportunité muée en nécessité auto-immune (le "progrès" appelant le progrès du "progrès" comme le capitalisme financier produit la spéculation de la spéculation), un moyen devenu fin.
Dans cette course délirante à l'auto-détermination (dont les finalités fantasmées sont l'extinction pure et simple de la différenciation sexuée, de la mort, du mal), ce qui assurera la continuité des processus de mise en place d'un deus ex machina ambitionnant de contredire le sens de l'Histoire qu'est la fin de l'Histoire, sera le séduisant levier du moindre-désavantage, et, en dernier instance, le panégyrique de la formule magique "il faut bien vivre avec son temps".


Condamné aujourd'hui encore par la morale helléno-chrétienne, l'avant-gardiste larmoyant, futur gardien de la bonne tenue du moral de la société, ne le sera plus tant, une fois que les résistances inquiètes cèderont sous les coups de boutoirs des rationalistes cyniques et carriéristes, des dionysiaques extatiques, des "humanistes" ahuris, sous le patronage de Nephilims insatiables.


"Ce n'est pas de la fin des temps dont j'ai peur. Elle viendra, un jour ou l'autre, il faut s'y faire. Ce qui me terrifie, c'est la manière avec laquelle on y arrivera." Anonyme