Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01/01/2013

Le sablier

Ecoutez. Je suis Jean. J’ai vu des choses sombres.
J’ai vu l’ombre infinie où se perdent les nombres,
J’ai vu les visions que les réprouvés font,
Les engloutissements de l’abîme sans fond ;
J’ai vu le ciel, l’éther, le chaos et l’espace.
Vivants ! puisque j’en viens, je sais ce qui s’y passe ;
Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix,
J’affirme même à ceux qui vivent dans les bois,
Que le Seigneur, le Dieu des esprits des prophètes,
Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.
C’est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux !
Que l’avare soit tout à l’or, que l’envieux
Rampe et morde en rampant, que le glouton dévore,
Que celui qui faisait le mal, le fasse encore !
Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours !
Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,
J’ai dit à Dieu : Seigneur, jugez où nous en sommes.
Considérez la terre et regardez les hommes.
Ils brisent tous les nœuds qui devaient les unir.
Et Dieu m’a répondu : Certes, je vais venir !

 

Victor Hugo - Les Contemplations

25/12/2012

Le sapin

Pour casser la « magie » de la fête anti-chrétienne de Noël, nul besoin d'une grande théorisation de la société de consommation ou d'un rappel historique quant au paganisme forniquant avec l'église catholique romaine. Il suffit d'en constater les expressions les plus viles ou les plus tristes.

La tradition obligatoire du présent, devenue un enjeu sociologique et un marronnier à débats, oppose à ce qui est censé être la nativité, dans toute sa dimension ascétique, une manifestation de catégorisation sociale. Que le cadeau soit souhaité ou pas, qu'il soit coûteux ou offert par une bourse chiche, qu'il soit désacralisé ou sanctifié, c'est la perception moderne du cadeau qui porte à polémique... pas le fait qu'il soit l'élément indivisible d'une grande foire aux intentions, véritable parvis de païens, comme le fut l'esplanade du Temple.

Dans les foyers, très peu de traces de recueillement pour beaucoup de plénitude ventrue. Ce qu'on nomme « esprit de Noël » sent la menthe et le romarin, l'anis et la chicorée, autant d'auxiliaires digestifs qui supplantent les saints des Écritures.

Lorsque vous vous décidez à prendre à bras le corps la veillée de la nativité, la simple fréquentation d'un petit hypermarché de province suffit, pourtant, à annihiler la distanciation entre l'individu rétif et la société unanime. Ce sont les vieux, hésitants, frôlant les rayonnages comme un grand brûlé souffre de ses propres habits, et qui hantent la tristesse latente des « périodes de fêtes ». Ce sont les quinquagénaires nouvellement célibataires, visage marqué par la vie et le salariat ouvrier qui, dans une politesse gênée, dégagent la beauté du loser sublime. Tout sent la soirée de solitude et l'extra arraché à l'ordinaire agroalimentaire, bûchette dégustée ou engloutie. C'est la France qui a le cafard, la France dont les petits malins ricanent dans leurs commentaires confits à la fausse érudition; ce strapontin pour nains misanthropes et hémiplégiques. C'est la France de la besogne et de l'oubli, du fatalisme et de l'amertume bue par petites gorgées insuffisantes à faire mourir. C'est la France anonymement anonyme.

Oui, les « fêtes », comme marqueur infamant mais salutaire parce-qu'aisément visible. Fêtes chassées par une religion laïque ingrate envers un paganisme auquel elle enprunta beaucoup : on a les rejetons qu'on mérite.

09/11/2012

Classement vertical

C'est un fait-divers présenté comme banal, n'ayant eu plus d'écho qu'un accident de voiture avec seuls dommages matériels ; le pain du dépanneur d'automobiles, la miette du journaliste localier. Un homme de vingt-deux ans tenta à Nantes, la semaine dernière, d'égorger deux sans-logis. Il ne s'agissait pas d'une empoignade tragique entre désespérés, non, "l'auteur des faits" déclara, simplement, que voir des clochards dormir dehors l'avait tant bouleversé que cela lui en devint insoutenable. Comme on chassait le lépreux, soustraction est faite de l'indigent, mais de la sphère même de la conscience.

thumbs_03.jpg

illustration : Sarolta BAN


On en tirera l'humble leçon qu'il ne faille jamais sous-estimer l'appétence au bien-être de nos contemporains ; avec la seule péripétie calculée, l'amour équitable, la douleur acceptable, le mal sympathique, la pénitence verbeuse, en guise de compagnons. L'insatiable besoin d'arasement des protubérances de l'existence, au nom d'une félicité toute humaine, mue progressivement en obsession morbide. Staline affirmait qu'il n'existait pas de problèmes insurmontables, seulement des hommes : nous y sommes. Plus d'existences antagonistes, juste divers "axes du mal", combattus par la "guerre sans l'aimer" ; aucune aberration, mais des correctifs ; sans agonie, solutionnée par l'euthanasie.
C'était par les portes dérobées que la saloperie entrait, toujours, dans le théatrum mundi, se nourrissant à la manière de l'antimatière, pour déborder hors de scène, hors des murs. C'est, désormais, en pleine lumière qu'elle avance, étonnée du peu d'effroi qu'elle suscite, ordinaire, familière, encouragée, ne sachant plus se reconnaître elle-même. Pourquoi ces sourires ? Questionne-t-elle une foule bienveillante. La fatalité organique de l'homme (naître, vivre, mourir) et ses contingences naturelles, parfois désagréables (mal naître, mal vivre, mal mourir), toutes deux se diluent dans une prise en main radicale ne se voulant pas influente, mais dominante. Actuellement artisanale, elle se développe de façon similaire à la révolution industrielle : une opportunité muée en nécessité auto-immune (le "progrès" appelant le progrès du "progrès" comme le capitalisme financier produit la spéculation de la spéculation), un moyen devenu fin.
Dans cette course délirante à l'auto-détermination (dont les finalités fantasmées sont l'extinction pure et simple de la différenciation sexuée, de la mort, du mal), ce qui assurera la continuité des processus de mise en place d'un deus ex machina ambitionnant de contredire le sens de l'Histoire qu'est la fin de l'Histoire, sera le séduisant levier du moindre-désavantage, et, en dernier instance, le panégyrique de la formule magique "il faut bien vivre avec son temps".


Condamné aujourd'hui encore par la morale helléno-chrétienne, l'avant-gardiste larmoyant, futur gardien de la bonne tenue du moral de la société, ne le sera plus tant, une fois que les résistances inquiètes cèderont sous les coups de boutoirs des rationalistes cyniques et carriéristes, des dionysiaques extatiques, des "humanistes" ahuris, sous le patronage de Nephilims insatiables.


"Ce n'est pas de la fin des temps dont j'ai peur. Elle viendra, un jour ou l'autre, il faut s'y faire. Ce qui me terrifie, c'est la manière avec laquelle on y arrivera." Anonyme